Depuis sa sortie en 1933, sa légende traverse les décennies sans perdre de sa superbe tout en conservant la force de son récit et de ses images. Chef d’œuvre précurseur du 7ème art, il mérite sans doute son titre de 8ème Merveille du Monde comme le laissaient entendre les affiches publicitaires de l’époque. Pourtant rien de prédestinait une bobine apparemment fauchée (et pour le moins amatrice) à faire partie du patrimoine universel.
.
Merian C. Cooper, journaliste et aventurier de son état, est un passionné de voyage. Aimant à aller en des terres inconnues, il fait la connaissance d’Ernest B. Schoedsack avec qui il produit et réalise deux documentaires fascinants, Grass (1925) et Chang (1927), et un docu-fiction, Les Quatre Plumes Blanches (The Four Feathers – 1929). Tous deux partagent un goût prononcé pour les périples aux confins de la jungle, là où vivent d’antiques peuplades primaires et dont l’homme ne sait rien. Elevés aux récits épiques vantant la bravoure, le courage et la soif de découvertes, les deux hommes rêvent de concrétiser leurs souvenirs et leurs fantasmes dans un grand film qui serait le summum de l’aventure. Cooper découvre le livre de Paul Du Chaillu (Exploration and Adventures in Equatorial Africa – 1864) et se passionne aussitôt pour les grands gorilles. Dès lors il souhaite mettre en image ces proches cousins de l’homme. Mais ne souhaitant pas réaliser un nouveau documentaire, il décide d’écrire l’histoire d’un singe géant à la manière du conte La Belle et la Bête (Giovanni Franscesco Straparola – 1550). .
Return to the Lost World
Dans le même temps le studio RKO a choisi d’investir sur le prochain film d’Harry O. Hoyt, baptisé Creation, dans lequel un sous-marin découvre par hasard une île perdue sur laquelle ont survécu des dinosaures. Les effets spéciaux, qui se composent principalement des créatures préhistoriques, sont confiés à Willis O’Brien (cf. dossier à paraître) et Marcel Delgado déjà en charge de ceux du Monde Perdu (The Lost World – 1925) du même Hoyt.De son côté Cooper assiège RKO dans l’espoir de voir son projet aboutir, mais peine à en boucler le script. Edgar Wallace, scénariste et romancier qui eut le privilège de jouer dans le premier film d’horreur parlant The Terror (1928), arrive à Londres le 05 décembre 1931. Sous contrat avec RKO pour huit semaines, il leur doit un film d’épouvante. RKO, effrayé par le budget de Creation dont la majeure partie du tournage est prévue en Afrique, le met en contact avec Cooper afin qu’il l’aide sur le scénario de ce qui s’appelle encore La Huitième Merveille du Monde (The Eighth Wonder of the World).
.
Au coeur de la jungleMerian C. Cooper n’a jamais caché son admiration pour Le Monde Perdu (1925), d’après le roman d’Arthur Conan Doyle, et plus particulièrement pour Willis O’Brien et sa formidable scène finale dans laquelle le pont de Londres est ravagé par un dinosaure. C’est pourquoi il souhaite que sa conclusion situe son action à New York où son singe géant viendrait semer le trouble avant de mourir.
Ce ne fut pas là sa seule inspiration, Cooper reconnaissant avoir puisé ses idées tout autour de lui : dans les souvenirs de son ami W. Douglas Burden à propos d’un voyage qu’il entreprit en 1926 dans l’idée de capturer des lézards géants sur l’île de Komodo en Polynésie. Dans les films de Tarzan tirés de l’œuvre d’Edgar Rice Burroughs. Dans les peintures de Charles R. Knight exposées dans divers muséums. Dans le livre de Frank Buck, Bring 'em Back Alive (1930) et le film qu’il réalisa en 1932 sur la chasse d’animaux étranges pour les zoos. Sans oublier Gargantua, le sensationnel gorille du cirque américain Barnum & Bailey dont le public raffolait. Bref sa Huitième Merveille du Monde se veut être une sorte le film d’aventure définitif, rassemblant toute l’imagerie traditionnelle de ce type de récit. En 1931 David O. Selznick, président de la RKO, achète l’idée de Cooper et s’enthousiasme sur les promesses d’un tournage entièrement en studio pour un coût bien moindre à celui de Creation. Ce dernier ne tarde pas à être officiellement abandonné, RKO étant au bord de la banqueroute et n’ayant pas les reins suffisamment solides pour supporter deux projets d’une telle ampleur.
.
Sur les Terres du Comte
Afin de s’assurer de la viabilité de la chose, Selznick demande à Cooper et O’Brien de lui fournir une bobine test. Elle est tournée dans les décors des Chasses du Comte Zaroff (The Most Dangerous Game – 1932) que réalise Ernest B. Schoedsack avec en vedette Fay Wray (future héroïne de King Kong). La bobine en question montre une lutte acharnée opposant le gorille géant et un allosaurus, puis la scène du tronc d’arbre avec les hommes tombant dans un ravin (scène déjà présente dans Le Monde Perdu – 1925). De sa propre initiative, Cooper fait appel aux illustrateurs Larrinaga et Crabbe afin qu’ils dessinent une douzaine d’affiches supposées préfigurer du résultat final en s’appuyant sur son scénario. C’est ici qu’apparaît la première image de King Kong au sommet de l’Empire State Building mitraillé par des avions. David O. Selznick est emballé par ce qu’il voit et l’arrivée inopinée de Schoedsack en qualité de co-réalisateur aux côtés de son vieil ami. La production est aussitôt lancée pour une sortie au printemps 1933..
L'avènement du roi KongLe scénario définitif est signé James Ashmore Creelman et Ruth Rose, épouse de Schoedsack et ancienne compagne de voyage de Cooper. Ils y apportent une bonne dose de terreur et le souffle épique et romanesque voulu. Pourtant Merian C. Cooper n’est pas convaincu par le nouveau titre proposé par RKO, The Beast, et propose de le renommer « Kong » (mot qui signifie « Gorille » en Malaisie). Selznick accepte non sans émettre quelques réserves en raison d’une sonorité qu’il juge trop « orientale ». C’est ainsi qu’il ajoute « King », le titre devenant dès lors King Kong.
Personne ne sait aujourd’hui quel était exactement le budget alloué pour le film. Reste qu’il fut largement dépassé pour atteindre les 650.000 dollars, somme incluant les 230.000 dollars prévus pour Creation et ajoutés dans l’espoir de combler une partie du gouffre King Kong ! RKO, que la dépression de 1929 a acculé dans les cordes, mise tout sur ce film qui devient synonyme de mort annoncée ou de résurrection inespérée.
Production 601
Le tournage débute au printemps 1932 dans les studios RKO-Pathé de Culver City composés de onze plateaux. Le plus grand secret entoure la production qui se voit attribuer le nom de code « Production 601 ». En raison des restrictions budgétaires, Cooper et Schoedsack réutilisent de nombreux décors, à commencer par la jungle des Chasses du Comte Zaroff (1932). Pour Skull Island et son immense mur, ils reprennent ceux du Roi des Rois (The King of Kings – 1927) de Cecil B. DeMille. Le mur d’enceinte fut recouvert de sculptures indigènes et d’une végétation luxuriante (mousse, lierre, branches, etc.) avant de prendre l’aspect de vieilles ruines. Le village indigène est une récupération de L’Oiseau du Paradis (Bird of Paradise – 1932) de King Vidor..
.Enfin la gigantesque porte est empruntée au segment babylonien du film Intolerance : Love's Struggle Through the Ages de D.W. Griffith (1916). Pour l’anecdote, sachez que cette fameuse porte réapparue dans le serial The Return of Chandu (1934) et finie par être brûlée lors de la dantesque séquence de l’incendie d’Atlanta d’Autant en Emporte le Vent (Gone with the Wind – 1939) produit par David O. Selznick.
.
Animer KongSi la plupart des différentes créatures sont un héritage du défunt Creation, Willis O’Brien et Marcel Delgado ont pour mission de donner vie au gorille géant. Pour ce faire ils réalisent plusieurs modèles allant de la poupée articulée d’une cinquantaine de centimètres (utilisée pour les plans larges) à une version taille réelle d’une main, d’un pied et de la tête. Cette dernière fut la plus complexe à concevoir car elle devait exprimer les émotions, impliquant la gestion de mouvements et de postures complexes. Mesurant près de trois mètres de large, elle se composait de 85 moteurs actionnés par six techniciens en simultané logés à l’intérieur, et recouverte de la fourrure de 30 ours !
.
.Contrairement à une rumeur très répandue, qui naquit peu de temps après la sortie du film, il n’y a jamais eu de cascadeur dans le costume du singe, y compris lors de la scène de l’escalade de l’Empire State Building pour laquelle ce fut un temps envisagé. Dans le même ordre d’idée, certains journalistes de l’époque affirmaient que Kong était un vrai singe de trois mètres de haut découvert dans les profondeurs de la jungle !
.
Kong donne de la voix
Quoiqu’il en soit l’animation du singe, des dinosaures et autres serpents réclama un temps considérable : « Pour la seule scène où King Kong combat le Ptérodactyle, nous avons travaillé pendant sept semaines à raison de 10 heures par jour ! » se souvient O’Brien. Néanmoins son expérience sur Le Monde Perdu (1925) lui permit d’apporter rapidement des réponses aux problèmes qui ne manquaient pas de fleurir. Pour autant il y avait une donnée que personne n’avait envisagé jusqu’ici : quel pouvait bien être le son produit par des animaux préhistoriques ? Le Monde Perdu remontait à 1925 et le cinéma n’était pas encore parlant, or en 1932 c’était désormais le cas ! RKO confia cette tâche à Murray Spivak. Pour l’ensemble du bestiaire, à l’exception de King Kong, il enregistra les cris et grognements de couguars, de léopard ou de lions qu’il diffusa à l’envers, obtenant des sons inédits et sauvages. King Kong étant un gorille, on pouvait logiquement imaginer que son grognement ne devait pas être très différent de celui de ces congénères qui, contrairement aux dinosaures, n’avaient pas disparus.
.Mais Cooper et Schoedsack voulaient quelque chose de plus carnassier, de plus terrifiant. Spivak a donc enregistré un groupe de gorilles qu’il associa au rugissement d’un tigre avant de diffuser le tout à l’envers et à une vitesse inférieure à la normale. Puis il fit construire un large coffre qui permettait de simuler le bruit des mains du géant frappant son poitrail.
Enfin pour en finir avec la partie sonore, précisons que la musique de Max Steiner est l’une des premières à avoir été composé spécialement pour un film.
**********
Guide de Lecture
.



Merci pour votre dossier !
RépondreSupprimerJe dois justement aller voir le King Kong de 1933 avec mes petits élèves très prochainement, vos écrits me seront très utiles pour prolonger la séance en classe.
Merci !
Chère Isabelle,
RépondreSupprimerHeureux que mon dossier puisse être utile, surtout à des élèves qui vont découvrir là un des chef-d'œuvre du 7ème art ! J'aurais aimé avoir un prof comme vous .. et vos élèves ne savent pas la chance qu'ils ont ^^
En tout cas ravi de vous compter parmi les nouveaux lecteurs du Plan 9 :)
Une de mes premières claques cinématographique ! quel talent lorsque l'on situe l'âge du film, quelle audace ! quelle force et quelle réalisation ! archi culte évidemment, le film qui me fait verser une larme à chaque fois ! magnifique !
RépondreSupprimer