dimanche 1 février 2009

Sin City : Aux Portes de l’Enfer

Après avoir usé ses plumes sur Daredevil, Elektra et Wolverine, Miller bouleverse les codes du comics américain en donnant une seconde jeunesse à Batman avec The Dark Knight Returns (1986). Il comprend que le public est prêt pour des histoires plus adultes, plus violentes et plus sombres. Prêt à pénétrer dans son univers. Prêt à visiter Sin City ?
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Bienvenue à Basin City. Une ville vénéneuse, mortelle et décadente. En 1991 Frank Miller lance un pavé dans la mare avec le premier volet d’une série appelée à révolutionner le genre. Sin City : The Hard Goodbye (clin d’œil au livre The Long Goodbye de Raymond Chandler – 1953) s’impose dès sa sortie comme une réussite à la fois critique et publique. Nous y découvrons une cité rongée par une criminalité galopante. Tandis que les flics et les élus magouillent dans tous les coins, usant de leur pouvoir pour amasser des fortunes et se livrer aux actes les plus infâmes en toute impunité, le reste de la population tente de survivre. C’est bien de ça qu’il s’agit. De survie, de rédemption, de vice, de vengeance, d’amour, de sexe, de meurtres et de profits. Ici pas question d’une fusion bucolique des différentes couches sociales. Chacun chez soi et Dieu pour tous. Il n’y a pas pardon, pas d’assistance sociale, pas de respect de la dignité humaine. A Basin City il n’y a que l’odeur acre de la mort, les effluves d’un whisky rance et l’aigreur d’une cigarette froide, d’où son surnom : Sin City.
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Buffet froid

Lorsque débute Sin City (1991), nous y faisons la connaissance de Marvin (ou Marv pour les intimes). Véritable force de la nature, sa gueule cassée et son amour de la baston sont légendaires. Mais une vie faite de cuites et de coups de poings l’ont conduit à sombrer peu à peu dans une déchéance, tant physique que mentale. Brutal et timide à la fois, aucune fille ne l’approche plus que nécessaire, le laissant dans une détresse affective que seule sa mère parvient à combler. Mais un soir une sublime inconnue, nommée Goldie, l’entraîne dans la chambre d’un hôtel miteux où elle s’offre à lui toute entière. Ivre de désir et d’alcool, il n’a pas le temps de se demander pourquoi une telle beauté s’intéresse à un type aussi moche et paumé que lui. Au petit matin, c’est à côté d’un cadavre qu’il s’éveille. Au loin les sirènes de police hurlent, annonçant le début des ennuis pour Marvin. Mais qu’importe, il n’a plus qu’une seule obsession : retrouver l’assassin de Goldie, la seule femme a l’avoir aimée.
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Ames sensibles
Entièrement réalisé dans un noir et blanc brut sans aucune nuance, Sin City (1991) marque l’entrée dans une ère nouvelle. Il est loin le temps des héros immaculés, bien pensants et toujours prompts à sauver la veuve et l’orphelin. Les rues sont grouillantes. Les trottoirs débordant de crasse. La ville dégueulant par tous les orifices le stupre, la luxure et la corruption. Au milieu de cette cacophonie de sueur et de sang s’agite Marvin. Monolithe implacable, il ne fait pas dans la dentelle et les bons sentiments. Incarnant tout ce qui fait de Basin City la cité du pêché, il sort des cadres strictes de la BD traditionnelle pour l’emmener sur des chemins de traverses dont on ne revient pas indemne. Découpage nerveux. Mise en image radicale. Scénario haletant. Action Soutenue. Violence exacerbée. Réalisation à couper le souffle. Anti-héros Hard Boiled (dur à cuire). Sin City (1991) c’est tout cela et bien plus encore. Un polar noir, envoûtant et hypnotique qui mérite amplement son appellation de « Roman Graphique ».
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Fou d’amour
J’ai tué pour elle (A Dame to Kill For), le second tome, sort en 1993 dans l’effervescence générale. Marvin, exécuté à la fin du premier opus, cède sa place de « héros » à Dwight. Très différent physiquement, il est tout aussi torturé, naviguant entre folie et raison qu’il combine en une même réalité. Une réalité qui s’effondre lorsque Ava, l’amour de sa vie, refait subitement surface quatre ans plus tard. Visiblement très perturbé par ce retour impromptu, Dwight accepte de l’écouter et de lui porter secours sans savoir qu’il avance tête baissée dans un piège fatal. Situant son action avant Sin City (1991), le scénario est tout aussi dense, développant l’univers et s’aventurant dans des recoins encore inconnus de la cité où nous retrouvons un Marvin prêt à en découdre avec la terre entière. La réalisation, toujours aussi impeccable et millimétrée, nous plonge au cœur d’une intrigue captivante rappelant les meilleurs James Ellroy ou Mickey Spillane. Une fois de plus Frank Miller nous livre un chef d’œuvre noir, dense et maîtrisé.
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Le Grand Carnage
Avec Le Grand Carnage (The Big Fat Kill – 1994), la couleur (toujours absente au profit d’un travail sur le noir & blanc de plus en plus percutant) est donnée : cette fois ça va saigner ! Nous y retrouvons Dwight, le visage entièrement refait, dans une aventure qui se situe en parallèle de celle contée dans Sin City (1991). Il se retrouve confronté à une bande d’allumés emmenée par Jackie Boy, petite frappe sans envergure, qui semble décidé à faire couler le sang juste histoire de rigoler un peu. Face au danger qu’il représente, Dwight décide de l’abattre. Jackie l’entraîne dans la Vieille Ville, quartier placé sous le contrôle des « Filles », des prostituées lourdement armées que même les flics et les macros laissent en paix. Malheureusement les mauvaises habitudes de Jackie et ses potes poussent les Filles à se défendre, exécutant l’ensemble du groupe. Mais lorsqu’elles apprennent que Jackie est un flic réputé, elles comprennent que la paix relative qui règne dans le coin est en sursis. Dès lors aidées de Dwight, elles doivent impérativement faire disparaître son corps avant que les flics et la mafia ne le récupèrent et envahissent les rues.
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Aux frontières de la folie
Avec Le Grand Carnage (1994), le ton se fait plus incisif. La ville s’offre sous un jour inédit, la rendant plus terrifiante et dangereuse. D’une intrigue assez basique, Frank Miller tire une œuvre déjantée, poussive et puissante. Mais plus que tout c’est l’introduction des Filles, et plus particulièrement de Miho, qui fait toute la force de ce tome. Tueuse professionnelle, ninja silencieuse et sans pitié, Miho est le meilleur personnage créé par Miller depuis Marvin. Petite sœur d’Elektra, elle parvient sans peine à s’imposer comme la vraie vedette du récit tant elle est charismatique et envoûtante. Enfin mention spéciale à une scène d’anthologie où Dwight, parti se débarrasser du cadavre de Jackie Boy, entame avec lui une conversation irréelle. Du grand art !
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Cet enfant de salaud
Comme un coureur de fond qui ne s’arrête que lorsqu’il atteint un point imaginaire figurant une ligne d’arrivée, Miller enchaîne dès 1996 avec le quatrième opus titré Cet enfant de salaud (That Yellow Bastard). John Hartigan, presque 60 ans, est un flic honnête, une espèce rare et en voie d’extinction dans les ruelles de la délabrée Basin City. A 24 heures d’une retraite anticipée pour des problèmes cardiaques, Hartigan est sur la piste d’un violeur et tueur d’enfant, une belle ordure comme Sin City en abrite tant. Exception faite qu’il s’agit de Junior, le fils du sénateur Roark, membre éminent du gotha mondain protégé comme il se doit. Mais Hartigan ne fait ni détail, ni compromis, et il s’est juré de mettre un terme à tout ce cirque avant de tirer sa révérence. C’est ainsi qu’il parvient à sauver la jeune Nancy Callahan, 11 ans, s’assurant au passage que Junior ne recommencerait pas en lui faisant exploser les parties génitales. Toutefois, trahi par son ancien partenaire, sa course se termine au bout d’un quai, le corps criblé de balles. Mais comme il le dit « Un vieil homme meurt, une petite fille reste en vie. Logique. ». Sauf qu’il ne meurt pas. Le sénateur Roark a d’autres ambitions : lui faire porter le chapeau pour tous les crimes de son odieux rejeton. Hartigan refuse. Enfermé dans une cage, il ne tient que grâce aux lettres hebdomadaires signées « Cordelia », nom d’emprunt utilisé par la jeune Nancy qui espère échapper à d’hypothétiques représailles.
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La mort vous va si bien
Huit ans s’écoulent. Nancy continue à écrire chaque semaine à son ange gardien. Puis subitement plus rien. Hartigan pense tout d’abord que la môme s’est lassée. Mais lorsqu’il reçoit la visite d’un homme à la peau jaune vif qui lui laisse une enveloppe contenant un doigt de femme, il comprend qu’ils ont peut-être retrouvé la trace de Nancy. Il lui faut en être sûr ! Acceptant de signer des aveux complets (pour des crimes qu’il n’a pas commis), il est remis en liberté. Il retrouve sans peine la piste de Nancy et comprend, trop tard, que c’est exactement ce « qu’ils » voulaient : mettre la main sur ce témoin gênant. Une course contre la mort s’engage. Pour la première fois, Frank Miller utilise de la couleur (en l’occurrence le jaune qui représente le pédophile, d’où le titre original That Yellow Bastard), mais de manière singulièrement dérangeante. Là encore pas question de nuance ou de dégradé. Le jaune est traité comme le noir et le blanc, de manière brut, sans fioriture. Débutant 12 ans avant les autres pour se terminer 4 ans avant (Hartigan, tout juste sorti de prison, croise Dwight au moment où Ava vient de le plaquer), le scénario fait l’effet d’un coup poing en pleine face et donne la part belle à un anti-héros vieillissant, désabusé et fatigué par une vie passée à côtoyer toute la lie de cette cité décadente. Un des meilleurs volumes de la série.
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Valeurs Familiales
Fin 1997 Sin City accueille un cinquième tome, Valeurs Familiales, qui met scène Dwight et Miho plongés au cœur d’une vendetta mafieuse. Pour ce long run publié d’une traite (là où les histoires précédentes étaient éditées sous la forme de 5 ou 6 numéros), Miller retrouve un style nerveux, un noir et blanc pur et des figures devenues classiques. Miho, très largement mise en avant, gagne en complexité et en profondeur, Miller réaffirmant sa passion pour ce personnage hors du commun. Pourtant l’ensemble s’avère moins percutant et jouissif qu’à l’accoutumée. Et ce n’est finalement que pour les pirouettes d’une Miho déchaînée, montée sur rollers, que Valeurs Familiales (1997) mérite ses galons. Frank Miller aurait-il fait le tour sa ville ?
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One Shot
Entre 1997 et 2000, Miller poursuit son excursion des bas-fonds nauséabonds de Sin City sous la forme de 11 petites histoires courtes publiées dans des comics indépendants les uns des autres. Si elles sont d’une qualité inégale, certaines se révèlent être de véritables bijoux à l’instar du majestueux Silent Night qui voit Marvin partir au secours d’une petite fille. C’est aussi l’occasion d’introduire de nouvelles têtes, à commencer par Delia, une tueuse vêtue de bleu qui n’est pas sans rappeler Elektra. Autre spécificité de ces récits, l’utilisation de couleurs (rose, rouge, bleu) de façon primaire et à grands renforts d’aplats basiques. Disparates mais passionnants, ces one shot (réunis dans un même volume sous le titre Des Filles et des Flingues (Booze, Broads & Bullets)) permettent à Miller d’explorer sans contrainte un univers qu’il développe au fur et à mesure.
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L’enfer en retour
1999 marque le début du chapitre le plus conséquent puisque réparti sur 9 numéros et près de 300 pages. L’enfer en retour (Hell & Back) nous présente Wallace, vétéran du Vietnam devenu illustrateur, qui sauve une fille du suicide. Leur rencontre improbable tourne à l’idylle avant que la belle ne soit sauvagement enlevée. Wallace entre aussitôt en guerre pour les beaux yeux de sa douce. Très classique dans son intrigue (on pense au premier Sin City), L’enfer en retour (1999) provoque des sentiments divergents. Rondement mené et faisant intervenir des visages familiers (Delia, Gordo, Manute), il lui manque le souffle épique qui faisait la force de ses prédécesseurs. Et malgré quelques très bons moments (en particulier lors du délire psychédélique de Wallace, entièrement colorisé et présentant les héros fétiches de Miller tels Elektra, l’inspecteur Harry, Captain America, Zorro, Hangar Dunor, etc.), l’ensemble ne décolle pas vraiment. Il en résulte un tome en demi-teinte, novateur par l’addition de couleurs sur certaines planches mais prévisible dans son déroulement.
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Sin City, dont l’adaptation ciné est une incontestable réussite, reste une œuvre maîtresse, fulminante, référentielle, foisonnante, noire, érotique, violent, définitive, unique, trépidante, cataclysmique, incontournable, racée, écrasante, culte bref en un mot : indispensable. Vous voilà prévenu.
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