dimanche 4 novembre 2007

Alien, le huitième passager du 7ème art - Part 1/6

En plus de vingt ans, la tétralogie des Alien a prouvé qu’il était possible de faire des films intemporels mais ancrés dans une réalité connue de tous. Révolutionnant la science-fiction en brisant les barrières d’une représentation du genre par trop souvent aseptisée, elle s’impose comme une œuvre majeure et indispensable du cinéma. Voyage au cœur d’une légende. .
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L’univers regorge de créatures extraterrestres aux desseins abominables, de civilisations inconnues ourdissant de sombres complots visant à faire de la race humaine des esclaves, et de belliqueux OVNIS désireux de transformer notre belle planète en un vivier foisonnant prompt à remplir les assiettes des nombreux amateurs de chair fraîche que compte la galaxie. Si la plupart se contentent d’une petite invasion sans grande envergure aboutissant à une écrasante victoire de l’homo sapiens, il existe une race qui inspire la peur et le respect, la répulsion et l’attirance, l’impuissance et la fatalité. Découverte sur la planète LV426 en 1979, elle reste à ce jour la création la plus aboutie et la plus impressionnante du cinéma fantastique, nourrissant une mythologie sans cesse renouvelée, où l’horreur se combine au sublime.
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Des Harkonnen à Alien
Aussi étrange que cela puisse paraître, la saga Alien doit son existence à l’abandon d’un projet mort-né faute de moyens. En 1975, Alejandro Jodorowski travaillait à la première adaptation du chef d’œuvre de Franck Herbert, Dune, annoncé comme la plus importante production de science-fiction de tous les temps. Autours de lui, il avait réuni le gotha des arts graphiques de l’époque, Jean « Moebius » Giraud (France), Chris Foss (Angleterre), Hans Rudi Giger (Suisse), ainsi qu’un jeune de scénariste américain, Dan O’Bannon. Une équipe qui nous aurait probablement proposé un spectacle ahurissant et titanesque ! Mais lorsque la banqueroute est officiellement prononcée, O’Bannon n’a d’autre choix que de retourner à Los Angeles, squattant l’appartement d’un ami scénariste, Ronald Shussett, durant une semaine. Bien que fortement affecté par l’arrêt de Dune, il se remet immédiatement au travail, profitant de cette retraite forcée pour faire le point sur les différentes idées qui lui trottent dans la tête.
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Mémoire d'une étoile noire
C’est ainsi qu’il tombe sur Memory. « Nous avons sorti de ce tas de papiers un vieux scénario à moitié terminé et qui était essentiellement ce qu’est la première partie d’Alien aujourd’hui. J’ai dis à Ronald que je n’avais jamais réussi à trouver la fin de l’histoire. Il l’a lu et m’a parlé d’une autre de mes idées, celle où des gremlins montaient à bord d’un bombardier B-17 durant la Seconde Guerre Mondiale, faisant passer un sale quart d’heure aux pilotes. Nous avons décidé d’associer les deux histoires pour n’en faire qu’une seule. C’était une idée géniale. Il nous fallait maintenant imaginer le monstre. Depuis que j’avais quitté Dune, je n’arrêtais pas de penser à H.R. Giger dont les tableaux m’avaient subjugué. Ils étaient à la fois terrifiants et d’une beauté sans pareille. C’est dans cette optique que nous avons travaillé » se souvient Dan O’Bannon. Ces bribes de scénario remontent à 1972, alors qu’il travaillait sur Dark Star, le film universitaire d’un John Carpenter encore inconnu, et nous contant les aventures d’une citrouille extraterrestre belliqueuse. Si Dan O’Bannon reconnaît que « certains éléments découlent directement du script de Dark Star », il n’en reste pas moins que dans son traitement, il s’agit de deux concepts totalement différents.
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Starbeast
Au départ le titre était StarBeast, en référence aux nombreux films de séries B des années 50/60 dont s’abreuvait Dan O’Bannon. « Une nuit que je travaillais sur le scénario, il me vint en tête une question : Qu’allions-nous faire de l’étranger ? Le mot a surgi de la page sous mes yeux. « Alien, étranger. » C’est un nom mais aussi un adjectif. Je suis allé faire part de ma découverte à Ronald, qui se contenta d’un simple « Ok » avant de se rendormir. Mais je savais que je tenais là un titre formidable ! » Après trois mois de travail, ils présentèrent un script à la société de production Brandywine, formée de Gordon Carroll, David Giler et Walter Hill. Très vite un accord fut conclu avec la Twentieth Century Fox pour un budget de huit millions de dollars (une somme faramineuse pour l’époque). Walter Hill ne pouvant assurer la mise en scène, elle échoit à Ridley Scott dont l’unique film, Les Duellistes, avait fait forte impression.
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Le huitième passager
Entre temps, l’équipe artistique de Dune avait commencé à travailler sur le projet. Moebius quitta rapidement le navire après avoir proposé quelques esquisses. Idem pour H.R. Giger dont les croquis furent jugés inappropriés. Seuls les travaux sur les vaisseaux de Chris Foss et Rob Cobb furent donc retenus. La créature, quant à elle, n’avait toujours pas de visage. C’est alors que Dan O’Bannon présenta les œuvres de Giger à un Ridley Scott de plus en plus anxieux, sans lui dire le nom de l’artiste. Aussitôt, Giger devient une évidence. Cette fois, pas question de laisser passer cette chance. Non content de designer le monstre, Giger crée alors un univers riche et complexe, donnant corps au vaisseau abandonné, au cadavre du pilote géant, à la surface de la planète et surtout aux différents stades d'évolution de l’alien. Le huitième passager pouvait enfin embarquer.
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Dans l'espace profond
Quand Alien sort sur les écrans en 1979, tout le monde s’attend une énième variation sur le thème du monstre sanguinaire venu du néant. C’est un tout autre voyage auquel sont conviés les spectateurs. Si tout débute par la découverte d’une planète inconnue et d’un vaisseau fantôme par un groupe d’astronautes, la suite tranche radicalement avec la science-fiction traditionnelle. Loin des coursives immaculées glorifiant la réussite de la technologie (Star Trek) ou des relents antiques et manichéens d’un conflit stellaire bourré d’effets spéciaux (Star Wars), la réalité d’Alien se veut beaucoup plus crédible, ancrée dans notre réalité dont elle n’est qu’une extrapolation. Le capitalisme, la bureaucratie, les multinationales ou la raison d’état opposés à des personnages simples mais identifiables par tous. Mais c’est probablement dans le choix d’une femme comme héroïne que le film s’impose comme un manifeste à la fois politique, lyrique et visionnaire. Lorsque nous faisons la connaissance d’Helen Ripley, magnifiquement incarnée par Sigourney Weaver, nous découvrons une femme cherchant sa place dans un monde résolument machiste (la seule autre femme du film étant totalement dépendante des hommes qui l’entourent, comportement qui lui coûtera la vie.)
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Le corps de mon ennemi
Cette problématique sexuelle, véritable moteur de la tétralogie, est exposée de façon explicite dès le premier épisode. Comme en témoigne la scène d'anthologie où Ripley, en petite culotte, doit faire face au monstre dont l’excroissance jaillissante de sa gueule est une métaphore à peine voilée du sexe masculin. Ripley, à qui l’on veut interdire le droit à l’émancipation, n’a d’autre choix que tuer la créature pour retrouver sa dignité. Replacée dans le contexte de cette période, où la libération sexuelle et la place de la femme dans notre société sont au cœur de nombreux débats, cette séquence s’attache à exposer la féminité comme avenir de l’humanité. De la même manière, la scène très gore durant laquelle la poitrine de Kane (John Hurt) explose, libérant la créature (Chestbuster) tapit dans ses entrailles, ne nous démontre-t-elle pas que seule la femme est capable de donner la vie, l’homme ne pouvant enfanter qu’un monstre terrifiant de part sa capacité à réduire à néant l’espèce humaine, symbolisée ici par l’équipage du Nostromo ? Guerres, armes de destruction massive, dévastation de l’écosystème, autant de fléaux stigmatisés dans ce monstre, et que l’on peut résumer par une simple question : A-t-on déjà vu un dictateur féminin ?
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Horreur psychologique
Si l’aspect philosophique est au cœur de l’édifice « Alien », il se conjugue avec l’horreur pure comme pour en approfondir le propos. Alien suggère la menace sans jamais vraiment la montrer. A l’origine, ce choix n’avait rien de réfléchi, mais découlait d’une peur du ridicule. Il suffisait que le moindre détail trahisse le fait que l’alien n’est qu’un acteur dans un costume, pour perdre toute la tension et l’angoisse distillée tout au long du film. Loin de le desservir, cette décision lui donna une aura supplémentaire, rendant la présence du monstre bien plus étouffante. Et ce n’est que lors de la confrontation finale, où il nous est permit de l’entrevoir suffisamment longuement, que la sensation de malaise cède sa place à la peur ancestrale et collective de l’inconnu. Un sentiment renforcé ici par le design même de l’alien, physiquement très « humain » : Deux bras, deux jambes et un crâne allongé mais dont la face sous-cutanée est similaire à la notre, nous laissant imaginer qu’il s’agit peut-être de lointains ancêtres ou de l’avenir de notre civilisation. Alien est donc un film d’horreur, bien qu’elle soit ici plus psychologique que démonstrative, exception faite de certains passages (la mort de Kane, de Lambert ou de l’androïde Ash.) Une sensitivité que va abandonner James Cameron au profit d’une œuvre plus guerrière, mais tout aussi captivante avec Aliens.
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Le retour en grâce
Lorsque Aliens est mis en chantier en 1986, le premier film n’a pas encore le statut de « film culte », et il n’y a guère que les inconditionnels du genre pour y voir un œuvre prophétique et incontournable. James Cameron, non content de souffler sur les braises de la légende en devenir, va en raviver le foyer, fournissant de la matière pour les décennies à venir. Nous retrouvons Ripley quelques 57 ans plus tard. Elle apprend que la Compagnie a colonisé la planète LV426 avec qui elle vient de perdre le contact. Une mission de sauvetage est envoyée sur place, Ripley étant reléguée au poste d’observatrice. Comme le dit l’affiche du film : « Cette fois c’est la guerre ! » Très vite, les tensions sous-entendues lors du précédent chapitre explosent au grand jour. Pouvoir, profits, pressions politiques et sociales sont autant d’enjeux que Cameron traitent clairement, sans pour autant perdre de vue son objectif.
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Masculine féminité
Reprenant le principe d’une micro-société où chaque protagoniste a sa place, la thématique sexuelle retrouve toute sa dimension dans la première partie du film. A Ripley (la Femme), il oppose des militaires dopés à la testostérone, dont Vasquez (qui est pourtant une femme) est la meilleure représentation. Elle porte la plus grosse arme (l’inoubliable Smart-Gun) et possède une attitude résolument masculine, à l’image de ce dialogue où un coéquipier lui demande si personne ne l’a jamais prise pour un homme et à qui elle lâche laconiquement « Non et toi ? » La suite nous dépeint une Ripley au caractère plus trempée, refusant le diktat qui voudrait en faire un être soumis (ce que n’arrive pas à faire l’autre femme de la troupe, la caporale Ferro, dont le sort est aussi inéluctable que prévisible.) La relation mère/fille qu’elle développe, malgré l’environnement hostile, avec la petite Newt, nous montre à quel point il est essentiel pour elle de ne pas renier son identité, quitte à se mettre en péril.
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La guerre des monstres
Des armes militaires aux monstres, James Cameron a donné vie à un univers beaucoup plus riche, dans un film, certes radicalement différent du premier, mais tout aussi essentiel. Si l’action occupe une large place, Cameron ne ménage pas les effets gore, profitant des bases présentes dans Alien. Le sang acide qui coule dans les veines de la créature trouve ici une utilisation pratique et mortelle. La découverte du nid, nous laissant présager de l’existence d’une société Alien organisée, donne lieu à une scène inoubliable où l’horreur atteint son paroxysme : Les prisonniers, encore vivants, réclamant la mort, les soldats s’entretuant à coup de lance-flammes, les corps fondant sous les jets d’acide, le tout filmé par les personnages eux-mêmes, renforçant toute l'épouvante de la situation. Si le premier épisode faisait tout pour ne pas nous montrer clairement la créature, c’est désormais tout le contraire. Les aliens surgissent de partout, toujours plus nombreux et doués d’une intelligence vivace.
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Le couronnement de la Reine
Mais c’est sans conteste l’apparition de la Reine Mère qui permit au film, et à la saga, d’entrer au panthéon des œuvres majeures du 7ème art. Le choix d’une reine comme entité dominante de la race alien nous ramène à la thématique initiale de la femme. Présentée comme l’évolution ultime l’espèce, la Reine Mère occupe une place prépondérante et centrale. Elle pond les œufs qui donneront naissance à des créatures exceptionnelles. Elle fait le choix de laisser échapper ses proies plutôt que de mettre en péril sa couvée. Enfin, elle est une redoutable guerrière, capable de tous les sacrifices pour protéger sa « famille ». Le parallèle avec Ripley devient évident. Lorsque la vie de Newt est menacée, elle va au bout de ses limites, adoptant une attitude toute aussi offensive que la Reine. Le combat dantesque opposant les deux combattantes prend une dimension oedipienne, les aliens ayant donné vie à la « nouvelle Ripley » qui doit maintenant tuer sa « mère » pour devenir elle-même « mère » et « dominante » (concept qui sera repris plus tard dans Alien Resurrection.)
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Aliens prouve définitivement que la série mélange les genres en un cocktail idéalement dosé. Entre horreur crue et réflexion sociale et philosophique, ces deux premiers films s’imposent comme des entreprises vraiment à part, illustrant aisément l’idée selon laquelle les aliens sont des chefs d’œuvres absolus mais trop souvent mésestimés, une notion qui va trouver un nouvel écho avec Alien 3.
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